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Un océan de profits
S'il est un secteur qui se montre,
tant dans son organisation que dans ses résultats,
excellent élève de la mondialisation capitaliste,
c'est bien celui du transport maritime. Roseline Vachetta,
membre de la commission de la Politique régionale,
des Transports et du Tourisme du Parlement européen,
revient ici sur cette question.
Certains bateaux poubelles concentrent tous les ingrédients
et toute l'opacité de la mondialisation capitaliste.
Ainsi, autour du Prestige, on retrouve : richissime armateur
grec, société écran libérienne,
pavillon de complaisance des Bahamas, équipage asiatique,
bureaux de contrôle et de vérification des procédures
nautiques étatsuniens et français, fioul lourd
russe, gestion de la catastrophe par les Etats espagnol et
français.
Première forme généralisée de
délocalisation à grande échelle vers
le tiers monde, le transport maritime a connu une expansion
de 430 % en 30 ans et surtout une baisse de coûts de
30 % ces dix dernières années...
Une chaîne de complaisance qui développe le profit
maximum pour certains et la misère sans fin pour de
nombreux autres.
Les pavillons de complaisance
Les pavillons de complaisance assurent à la fois la
totale opacité des circuits et la diminution draconienne
des coûts. L'immatriculation des navires de complaisance
(30 % de la flotte en 1970) représente aujourd'hui
60 % des navires dans 27 Etats répertoriés par
l'International Transport Federation.
En toute légalité, comme le rappelait Daniel
Paul, président de la commission d'enquête parlementaire
sur la sécurité maritime des produits dangereux
et polluants. Je le cite : "La convention de Genève
de 1958 sur la haute mer et la convention sur le droit de
la mer en 1982 donnent une totale liberté aux Etats
pour fixer les conditions d'attribution de leur nationalité
aux bateaux. Tout au plus faut-il un lien substantiel entre
chaque navire et l'Etat en question. Mais il n'existe aucune
précision sur la nature et la réalité
de ce lien. Une commission d'enquête britannique, en
1970, concluait que le principe de la libre-immatriculation
n'est en réalité qu'un dispositif destiné
à servir des fins économiques. Elle citait comme
avantages la facilité d'attribution du pavillon, des
impôts et taxes nuls ou dérisoires, la faible
puissance politique des Etats en question, la liberté
d'armer les navires avec des équipages étrangers
ou encore l'absence de volonté politique de contrôler
sérieusement les armateurs."
Bref, ces Etats sont pour la plupart des paradis fiscaux (secret
bancaire absolu, pas de législation fiscale). Pas d'impôt
sur les revenus des transports, pas de contrôle ni sur
les navires, ni sur la cargaison, encore moins sur les conditions
de vie et d'emploi des équipages. Ce système,
qui multiplie les acteurs, rend très longue et quasi
impossible la recherche des responsabilités en cas
d'accident. Un vrai rêve de capitaliste !
Une chaîne de catastrophes
Entre 110 et 130 naufrages se produisent chaque année,
dont un très grave. Avec certaines conséquences
que l'on connaît bien maintenant : destruction des plages,
des écosystèmes, de l'économie locale,
anéantissement de la faune. Les mers et océans
sont aujourd'hui les dépotoirs de l'économie
capitaliste : dégazages en pleine mer, abandons d'épaves,
pertes de containers au contenu inconnu, pollutions des estuaires
dues aux productions industrielles intensives... Un cauchemar
pour le futur !
Mais là aussi ce sont les populations des pays les
moins développés qui paient le tribut le plus
lourd.
En Afrique, par exemple. A l'Ouest, près du Golfe de
Guinée, du Congo ou du Cameroun, les compagnies pétrolières
exploitent à bas prix l'or noir qu'elles transportent
sans aucun respect de la vie humaine ou de l'environnement.
Ce sont pollutions quotidiennes et marées noires permanentes
!
A l'Est, les mêmes revendent, à la Somalie et
à l'Ethiopie notamment, des résidus de résidus
pétroliers, à la composition plus que douteuse,
interdit d'usage en Europe, mais qui là-bas vont servir
de combustibles polluants et dangereux dans les centrales
thermiques.
Des sociétés de main-d'oeuvre sans scrupules
offrent des marins du Sud de la planète et permettent
leur exploitation incontrôlée. Le salaire est
faible. Il n'y a pas de couverture sociale ni de formation.
Il est dangereux de se rebeller ou de se syndiquer. Les papiers
d'identité peuvent être confisqués. Souvent
il y a multitude de nationalités sur un même
navire (dix-sept sur l'Erika), rendant difficile la compréhension
des consignes, mais aussi la solidarité active.
Si le coût du transport maritime est peu élevé
pour les armateurs, affréteurs et tout autre agent
de ce business infernal, il est terrible pour les marins :
six d'entre eux meurent chaque jour en mer, ce qui fait de
ce métier l'un des plus dangereux du monde ! Vingt-neuf
navires ont été abandonnés en France
entre 1997 et 2000 avec l'équipage à bord. La
situation peut durer des semaines, sans salaires, sans droits,
sans pouvoir quitter le port. Les travailleurs vivent alors
de la solidarité des syndicats, de l'association des
marins en détresse, de la population.
Enfin, la complaisance joue un rôle essentiel sur l'ensemble
des professions maritimes. Pressions sur les capitaines -
il faut aller toujours plus vite -, d'où les dégazages
en mer ou les "raccourcis" délicats. Economies
sur les salaires, sur les matériaux de construction
et de réparation des navires. Là aussi les délocalisations
sont nombreuses. Le coût de la construction d'un navire
est moindre à Séoul qu'à Saint-Nazaire...
D'où les fermetures fréquentes de grands chantiers,
comme à La Ciotat, ou l'éparpillement en une
multitude de sociétés privées, comme
à Saint-Nazaire.
La responsabilité des Etats
A chaque grande catastrophe, grandes déclarations.
Mais de la déclaration radicale au geste courageux,
il y a loin ! Pour preuve, l'Organisation maritime internationale
(vingt années d'existence et de bons et loyaux services
auprès des grands Etats qui la composent !) se réunit
ces jours-ci avec un ordre du jour très chargé
: comment lutter contre le terrorisme, comment multiplier
les contrôles, quelle technique inventer pour connaître
le contenu des containers sans les ouvrir ? Mais de nouveaux
dispositifs pour empêcher de nouvelles marées
noires, pas question !
Après le naufrage de l'Erika cependant, deux "paquets"
de législations européennes ont été
adoptés. Le premier vise à renforcer le contrôle
des navires par l'Etat dont dépend le port : par l'inspection
des navires âgés de plus de quinze ans et munis
d'une simple coque et par le bannissement des eaux européennes
des navires les plus dangereux déjà immobilisés
plus de deux fois. Il durcit les conditions faites aux sociétés
de classification pour l'octroi de leur agrément. Enfin,
un règlement échelonne la suppression des simples-coque
selon leur âge et leur tonnage entre 2005 et 2015.
Le deuxième renforce le contrôle du trafic maritime
(création de boîtes noires sur les navires et
de ports refuges à la charge des Etats). Il prévoit
la création d'un fonds d'indemnisation complémentaire
en cas de pollution pétrolière maritime, alimenté
par les grands importateurs de pétrole et les armateurs.
Enfin, un règlement autorise la création d'une
Agence européenne de la sécurité maritime.
Les directives n'ont toujours pas été transposées
dans le droit de chaque Etat, ce qui les rend inapplicables.
A ce jour, en France, il y a moins de 100 inspecteurs maritimes
pour plus de 1 000 kilomètres de côtes, ce qui
ne permet l'inspection que de 12 % des navires à risque.
Les ports refuges ne sont pas créés.
Quant à l'Agence européenne, faute d'accord
entre gouvernements sur sa localisation, elle n'existe pas.
Avec 4 000 navires répertoriés à risque
par la commissaire européenne, la prochaine marée
noire, c'est pour tout de suite !
Les saigneurs de la mer ont encore de beaux jours devant eux
! Même si cette législation européenne
était appliquée, elle ne résoudrait pas
grand- chose. Calquée sur une législation protectionniste
en vigueur aux Etats-Unis, elle est profondément discriminatoire
pour les pays pauvres. En effet, interdire l'accès
aux ports européens des navires poubelles, ce n'est
pas les supprimer, c'est autoriser toutes les futures catastrophes
dans les pays qui n'ont pas les moyens de mettre en oeuvre
une telle législation.
Même si les mesures annoncées permettent d'augmenter
le prix des sanctions, les pollueurs peuvent continuer d'engranger
les profits, la suppression des pavillons de complaisance
n'est pas à l'ordre du jour.
En France, par exemple, il existe des territoires qui permettent
l'immatriculation de complaisance. Il s'agit de Kerguelen,
Wallis et Futuna. Les pollueurs voient les contraintes ne
peser que bien légèrement sur leurs profits.
La chaîne des responsabilités n'est pas plus
claire et les coupables toujours aussi bien protégés.
D'autres choix sont possibles
Il faut rompre radicalement toute la chaîne de complaisance.
L'océan doit cesser d'être une zone de non droit
! Les liens entre le propriétaire du bateau et l'Etat
doivent être clairs, les contrats avec l'affréteur
définis, les statuts des personnels conformes aux règles
de l'Organisation internationale du travail (OIT). Toutes
les sociétés écrans, qui échappent
à toutes les législations, doivent être
déclarées illégales. Les sanctions pénales
doivent être à la mesure des dégâts
causés.
Il est scandaleux que les victimes du naufrage de l'Erika
n'aient été remboursées à ce jour
qu'à moitié et que Total - qui a réalisé
vingt-deux milliards de francs de bénéfices
en 1999, dépensé 800 millions de francs pour
corrompre les gouvernants des pays producteurs et pour financer
hommes politiques et personnalités en France même
- n'ait pas payé toutes les conséquences de
son irresponsabilité.
La mer, l'océan sont nos biens communs, des patrimoines
de l'humanité. De leur "bonne santé"
dépend en partie la survie de la planète. Nous
ne pouvons les laisser à la merci du pillage capitaliste.
Il faut un véritable service public de la mer.
C'est ambitieux à inventer mais nécessaire.
Cela passe par des chantiers navals publics, avec des personnels
formés, au statut stable, des choix de construction
aux services des besoins, notamment celui de navires répondant
à des normes de sécurité élevées.
Cela demande, par exemple, une réorientation des chantiers
de Saint-Nazaire, qui fabriquent essentiellement des bateaux
pour la poignée des plus riches de la terre en mal
de voyages de luxe. Cela signifie des suivis techniques approfondis
des navires, depuis leur construction jusqu'à leur
destruction. Cela implique un nombre suffisant d'inspecteurs
correctement formés, indépendants, et un corps
de gardes-côtes européen. Cela signifie une codification
précise, avec des normes sociales élevées,
de la profession des marins du monde, dans le cadre de l'OIT.
Un plan de destruction des 4 000 navires décrétés
à risque doit de toute urgence être décidé.
Obtenir cela, qui est simplement juste, demande une lutte
acharnée. Les syndicats de marins, les coordinations
contre les marées noires, différentes associations
y travaillent.
C'est difficile, car il faut d'abord aller à la recherche
d'informations camouflées dans une jungle savamment
inorganisée. C'est pourquoi une coordination permanente
de toutes les associations locales serait utile, au niveau
européen et mondial, pour organiser une résistance
têtue et large à cette forme déjà
achevée de la mondialisation capitaliste.
Au Parlement européen, nous organiserons, début
2003, une rencontre avec les acteurs de ce secteur qui auront
toute leur place dans les prochains forums sociaux, à
Porto Alegre et à Saint-Denis, pour inventer une autre
mer possible !
Roseline Vachetta
Rouge 19/12/02
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