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Jean-Paul Hellequin
La mer sans complaisance
Jean-Paul Hellequin est le porte-parole de la CGT des
marins de Brest. Ayant commencé en 1967 sa carrière professionnelle
dans la grande pêche, il est depuis 1977 employé par le groupe
Bourbon maritime (1), société de remorquage propriétaire des
"Abeilles". Jean-Paul Hellequin y est délégué syndical, secrétaire
du comité central d'entreprise du groupe Les Abeilles et secrétaire
du comité d'entreprise des Abeilles International. Il est
également membre du collectif des marins abandonnés de Brest.
Jean-Paul Hellequin est l'un des fondateurs de la Mutuelle
de la mer.
Marin sur le remorqueur Abeille Flandre, quelles sont vos
réactions sur aux manoeuvres qui ont abouti au naufrage du
Prestige ?
Jean-Paul Hellequin - Les manoeuvres ont très certainement
été compliquées parce que les vrais moyens de sauvetage ont
manqué. Il a fallu quatorze tentatives de prises de remorque
pour enfin prendre ce navire et ne pas savoir quoi en faire...
Les premières heures sont cruciales dans ce genre d'intervention.
Une fois cette opération effectuée, il aura fallu au gouvernement
espagnol plusieurs jours pour prendre enfin la "mauvaise"
décision d'éloigner le navire de la côte. En effet, le jeudi
14 décembre 2002, le navire était à cinq milles environ des
côtes galiciennes. A ce moment-là, les responsables politiques
auraient dû le ramener vers le rivage - au risque de polluer
une dizaine de kilomètres, mais en épargnant des milliers
de kilomètres pollués aujourd'hui dans deux pays. La puissance
du Supply (type de navire qui effectue le sauvetage en mer
en Espagne) a été très certainement déterminante. Les seuls
engins capables d'effectuer ce genre de sauvetages sont des
remorqueurs de haute mer, très puissants, du type Abeille
Flandre et Abeille Languedoc. Ces remorqueurs devraient être
deux fois plus nombreux sur le littoral atlantique.
Les pavillons de complaisance participent de l'insécurité
maritime. Que pensez-vous du pavillon de complaisance français
et quelles seraient les mesures pour rendre ces pavillons
hors la loi ?
Jean-Paul Hellequin - Derrière tous ces naufrages sociaux,
économiques et écologiques se cachent les pavillons de complaisance,
avec la déréglementation que nous connaissons et que nous
subissons. Sous la direction de certains armateurs peu scrupuleux
qui appliquent les minimum sociaux, ces pavillons économiques
sont des pavillons de complaisance. C'est pourquoi nous considérons
que 90 % de la flotte mondiale sont sous pavillon de complaisance.
La France, avec son immatriculation de navires aux îles Kerguelen,
autorise la complaisance si l'armateur n'est pas sérieux.
Dix-huit navires sous cette immatriculation sont considérés
comme armés à la complaisance parce que ni les propriétaires
ni les gérances de ces navires n'ont de lien avec la France.
Comment au nom de la mondialisation, du libéralisme, la France
peut-elle accepter, voire encourager, que des marins du tiers
monde soient exploités sur des navires battant, dits "pavillon
tricolore" ? Depuis 1987, aucun gouvernement n'a dénoncé ces
immatriculations. Le programme maritime des socialistes lors
des dernières législatives était même de le développer.
L'abandon d'équipages fait également partie du système
de complaisance. Quelles dispositions préconisez-vous pour
en finir avec ces pratiques dignes de l'esclavage ?
Jean-Paul Hellequin - Pour abolir ces méthodes d'esclavagisme
des temps modernes, il faudrait changer toutes les règles
sociales du transport maritime. Il faudrait également changer
le mode de fonctionnement de l'Organisation maritime internationale
et de l'Organisation internationale du travail. Dans ces organismes,
les voix pour appliquer les textes sont proportionnelles au
tonnage dont dispose chaque pays. Ainsi, logiquement, le Panama,
le Libéria, Chypre, Malte imposent leurs règles dans le transport
maritime. Chypre et Malte devraient entrer dans l'Union européenne,
mais si ces deux pays continuent l'immatriculation de navires
à tout-va, nous ne souhaitons pas cette entrée. Derrière ces
abandons d'équipages se cachent tous les mauvais acteurs du
transport maritime. Notre syndicat de Brest, particulièrement
actif sur ces dossiers, rencontre des situations humainement
catastrophiques (comme l'abandon de l'équipage du Victor,
battant pavillon letton, ou celui du Han, sous pavillon panaméen),
de plus en plus fréquentes et de plus en plus difficiles à
résoudre. Nous nous rendons compte que les Etats sont impuissants
face à ces délinquants sociaux et économiques.
Que pensez-vous du rôle de l'Union européenne en matière
de sécurité maritime ?
Jean-Paul Hellequin - Je crains que l'Union européenne soit
mal renseignée sur la réalité du transport maritime. Elle
a tort de ne s'intéresser qu'au transport du pétrole lourd.
Nous considérons qu'un tiers de la flotte mondiale, soit 15
000 navires de plus de 50 mètres, devrait être détruit car
dangereux. Nous pensons que le lobby exercé par les armateurs
de certains pays et par les administrations a masqué la réalité
du transport maritime devenu le transport de tous les dangers
pour les marins qui arment ces navires et les populations
du littoral où croisent ces navires. Une grande majorité des
parlementaires européens, ainsi que les administrations ne
s'inquiètent des dérives dans ce secteur qu'après un naufrage
qui pollue de façon visible notre littoral (150 naufrages
chaque année). L'Union européenne doit changer de cap et tenir
compte de toutes les informations qui lui sont communiquées
par les partis minoritaires, les syndicats et les associations.
La nouvelle directive concernant les ports va dans la mauvaise
direction et va déréglementer la sécurité maritime dans les
ports, au nom d'un libéralisme à tout-va. Pour nous, la sécurité
maritime commence dans les ports, il faut de bonnes structures,
de bons pilotes, de bons lamaneurs, de bonnes sociétés de
remorquage. Nous craignons que l'Union européenne ne soit
le reflet de la politique maritime des pays qui la composent,
la politique du "pas voir" et du "laisser-faire", se satisfaisant
des statistiques. Pourtant il n'y a que l'Union européenne
qui a le pouvoir de faire changer les choses. Pour cela il
faut une véritable volonté politique, il faut mieux contrôler
les administrations qui ont tendance à gouverner à la place
de nos élus.
Propos recueillis par Patrick Tamerlan.
1. Pour toutes informations complémentaires :
http://www.bourbon-maritime.com
Rouge
- 03/04/2003
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