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Galice
Du goudron et des plumes
Le gouvernement est en colère contre la marée noire. Sur
les plages d'Aquitaine, Jean-Pierre Raffarin s'en prend aux
galettes de mazout. Roseline Bachelot fait des tours en hélicoptère
au-dessus des boulettes. Et Jacques Chirac déclare sa colère
et son horreur à l'opinion publique : "On ne peut se
résigner à ces catastrophes [qui] ne sont pas une fatalité
mais le résultat d'actions humaines incontrôlées. [...] La
France et l'Europe ne laisseront pas des hommes d'affaires
véreux, des voyous des mers, profiter cyniquement du manque
de transparence du système actuel."
Les problèmes et les responsables sont identifiés. Le gouvernement
s'agite contre le système qui a provoqué le naufrage d'un
navire poubelle de 26 ans d'âge, dont la dernière inspection
remontait à 1999, qui appartenait à une compagnie libérienne,
battait pavillon des Bahamas, était exploité par une compagnie
grecque, affrété par la filiale suisse (Crown) d'un conglomérat
russe (Alfa group) ayant obtenu un certificat d'aptitude à
la navigation du bureau américain de la navigation...
Mais va-t-il s'engager à supprimer les 66 navires du même
type que ceux de l'Erika et du Prestige, et les 4 000 navires
en activité répertoriés à risques par la Commission européenne
? Compte-t-il recréer, après avoir sacrifier les chantiers
du Havre et de La Ciotat, une construction navale publique
avec des personnels formés, au statut stable, avec des choix
de construction aux services des besoins (et non à ceux d'une
poignée de riches qui veulent des bateaux de croisière), notamment
celui de navires répondant à des normes de sécurité élevées
? Chirac veut-il vraiment respecter les engagements de la
France en matière d'inspection ? En 2001, elle a contrôlé
moins de 10 % des navires entrant dans les ports, alors qu'elle
avait théoriquement l'obligation d'en contrôler au moins 25
% selon une directive de 1995. A-t-il l'intention de renforcer
le corps des inspecteurs, actuellement au nombre de 60 ? Quand
Chirac évoque "les hommes d'affaires véreux", fait-il référence
aux pétroliers, comme la compagnie française TotalElfFina,
qui avait réalisé 22 milliards de francs de profit en 1999,
dépensé 800 millions de francs pour corrompre les gouvernants
des pays producteurs et pour financer hommes politiques et
personnalités en France et qui, trois ans après le naufrage
de l'Erika, n'a toujours pas payé toutes les conséquences
de son irresponsabilité ?
A moins que les "hommes d'affaires véreux" ne soient ceux
qui usent de tous les moyens pour imposer la réduction drastique
des coûts du transport maritime (moins 30 % en dix ans), ce
qui signifie quasiment l'esclavage des personnels à bord et
le maintien d'une flotte mal entretenue et souvent obsolète.
Lorsque Chirac évoque les "voyous des mers", parle-t-il des
Etats de complaisance qui, avec l'armateur et l'affréteur,
le capitaine et les sociétés de classification, diluent la
chaîne de responsabilités ? Le pavillon de complaisance des
Terres australes et antarctiques françaises (comprenant entre
autre les Kerguelen) va-t-il être mis au ban, comme ceux des
Bahamas, du Panama, du Liberia ? Les navires de complaisance,
qui représentaient 30 % de la flotte en 1970, forment aujourd'hui
60 % de celle-ci. Chirac compte-t-il affronter la Grèce, grand
pourvoyeur en armateurs et pavillons de complaisance, qui
a en charge la présidence de l'Union européenne (UE) durant
ce semestre ? Va-t-il mettre devant leurs responsabilités
les nouveaux pays membres de l'UE, comme Chypre et Malte.
Le sinistre Erika ne battait-il pas pavillon maltais ?
A moins que par "voyous des mers", Chirac entende les Etats
membres (dont la France) de l'Organisation maritime internationale
(OMI), qui a autorisé, depuis vingt ans, la création et le
développement des pavillons de complaisance. Une organisation
qui a entretenu l'opacité dans la chaîne de responsabilité
entre propriétaires du bateau, affréteurs et Etats. Une organisation
qui permet de déresponsabiliser financièrement et pénalement
les pollueurs. Et enfin, une organisation qui a maintenu le
statut de l'ensemble des marins de la planète en dessous des
normes fixées par l'Organisation internationale du travail.
La "noble indignation" de Chirac est surtout un aveu d'échec.
Après la trentaine de marées noires qui a touché l'Europe
de 1976 à 2002, rien n'a été fait. Les lamentations a posteriori
sonnent faux, mais plongent les populations littorales, les
pêcheurs, les marins, dans une colère noire.
Patrick Tamerlan
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