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François Recher
Insécurité maritime
Où en est le système d'inspection et de contrôle des navires
en France et en Europe ?
François Recher - Les navires français font l'objet de contrôles
annuels par les inspecteurs des Affaires maritimes en plus
du suivi par les sociétés de classification (Bureau Veritas
par exemple), avec des visites périodiques sur la coque, la
machine... Pour l'ensemble des navires fréquentant les ports
européens, chaque Etat concerné par le memorandum de Paris
doit contrôler 25 % de ces navires par an. Il a été dénoncé
dans les médias que la France était incapable d'assurer ce
pourcentage, du fait du manque d'inspecteurs.
La situation s'amé-liore actuellement du fait de nouveaux
recrutements, mais il faut du temps pour être formé. Le vivier
de ces professionnels est réduit. Les officiers de la marine
marchande sont en nombre proportionnel à la flotte française,
c'est-à-dire de moins en moins nombreux et ils doivent fournir,
outre les inspecteurs, les officiers de port, les pilotes
portuaires, sans compter les activités paramaritimes où ils
sont prisés pour leurs compétences.
De toute façon, il ne faut pas se focaliser sur ces contrôles,
certes indispensables, mais qui ne peuvent pas remplacer ce
qui est fait lorsque le navire est en arrêt, en cale sèche
par exemple. Les autres pays européens font une tâche analogue,
mais l'on peut douter de la profondeur des contrôles faits
dans certains pays comme la Grèce ou des pays de l'Est, qui
passent pourtant comme "bons élèves" des contrôles.
- Quelles sont les conséquences de la fermeture des principaux
chantiers navals français sur la sécurité maritime ?
F. Recher - Pour citer le cas du Havre, que je connais bien,
il faut savoir que la construction navale était liée à la
réparation navale. Outre la qualité du travail de bons professionnels
de la construction qui produisaient des navires de qualité,
leur savoir-faire permettait de soutenir une réparation navale
de qualité similaire.
La chute du chantier a entraîné non pas la fermeture de la
réparation navale mais un affaiblissement certain, tant en
hommes qu'en moyens matériels. Beaucoup de gros clients s'adressent
à des chantiers délocalisés moins chers et bien souvent moins
sérieux, c'est inévitable. Avec les licenciements, les départs
en "plan amiante", le métier et son savoir-faire se perdent
et il serait difficile de redresser la barre, même si la volonté
de relance existait.
Dans quelle mesure la création d'un corps de garde-côtes européens,
de zones et ports-refuges, ou le bannissement des pétroliers
à simple coque renforceront-ils la sécurité maritime ?
F. Recher - L'image des coast-guards américains hante l'opinion
publique comme un remède à tous les maux. A titre personnel,
prenant l'exemple français, cette solution ne me semble pas
forcément séduisante. Pour traiter la gestion d'un accident
maritime, deux administrations sont concernées, avec des personnels
capables de travailler ensemble : le ministère de l'Equipement,
avec les centres régionaux opérationnels de surveillance et
de sauvetage (Cross) pour le suivi en mer ; les Affaires maritimes
pour ce qui concerne la sécurité du navire et de son équipage;
les officiers de port des capitaineries pour l'accueil dans
les ports. La marine nationale fournit ses moyens nautiques,
éventuellement renforcés par les unités de la douane (avions
et vedettes), ainsi que les moyens en patrouilleurs et vedettes
des Affaires maritimes. Les remorqueurs d'assistance en contrat
avec l'Etat peuvent intervenir. Enfin, les personnels de l'Equipement
affectés au plan Polmar [sur la pollution maritime, ndlr]
assurent les protections antipollution.
Tous ces "métiers" spécifiques sont tout à fait capables de
travailler ensemble en cas de besoin. Une "grosse machine"
qui regrouperait le tout ne serait pas forcément plus efficace.
L'accueil de navires à problèmes au Havre a bien souvent démontré
notre capacité à agir de façon pertinente. Par contre, une
agence maritime européenne qui ferait une coordination des
divers intervenants serait intéressante, à condition de ne
pas être une structure trop lourde et donc bureaucratique.
Les zones et ports refuges sont à définir rapidement. Un grand
courage politique sera demandé aux décideurs, c'est là que
le bât blessera !
Bannir les pétroliers à simple coque revient à envoyer à la
casse les navires âgés, donc suspects de carences d'entretien.
C'est une mesure souhaitable bien plus que celle consistant
à les écarter de plus de 200 milles des côtes : une gesticulation
politique de circonstance sans fondement légal et qui ne résoudra
rien. Ces navires iront polluer les eaux du tiers monde s'ils
sont bannis de l'Europe.
Quel est le rôle de l'Organisation maritime internationale
dans le système de la complaisance ?
F. Recher - L'OMI a son bon côté car un certain nombre de
règles de bonne conduite en sont sorties, mais tant que son
financement sera fait au prorata des flottes marchandes, la
loi sera du côté des Etats de complaisance qui freineront
au maximum l'application de règles dont l'esprit tend à les
combattre. Si des Etats réputés corrects comme la France prennent
un train de sénateur pour adopter certaines recommandations
de l'OMI, imaginons le Libéria, Panama ou même Malte et Chypre
! - Que pensez-vous, de manière générale, du rôle de l'Union
européenne en matière de sécurité maritime ?
F. Recher - Les eaux de l'UE étant des plus fréquentées par
la flotte mondiale, des mesures unilatérales prises d'une
même voix, bannissant les flottes de complaisance et l'exploitation
des marins dans des conditions sociales inacceptables permettraient
de peser de façon positive dans le bon sens, un peu comme
l'Oil Pollution Act pour les pétroliers à double coque. Mais
dans notre cas, avec un volet social bien souvent oublié.
Propos recueillis par Patrick Tamerlan.
Né en 1942, François Recher a d'abord
été officier de la marine marchande, avant de devenir officier
de port, dépendant de la direction des ports du ministère de
l'Equipement. Depuis près de douze ans, il est affecté au bureau
chargé de la sécurité et des marchandises dangereuses du port
du Havre. Il est délégué syndical des officiers de port du Havre
et responsable national adjoint des officiers de port CGT (organisation
syndicale membre de la Fédération nationale des ports et docks
CGT).
Rouge
2010 27/03/2003
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