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 L'écosocialisme


Dossier paru dans Rouge - 13/11/2003

Notre écologie est rouge

Les questions écologique, économique et sociale sont intimement imbriquées. Une écologie politique conséquente ne peut faire l'impasse sur la question d'un changement radical de société.


Que reste-t-il de l'écologie ? N'est-ce qu'une marchandise électorale, une opération marketing, un supplément d'âme ? Après la collaboration gouvernementale des Verts, le message originel de l'écologie politique est maintenant brouillé. Cinq années de concessions et de démissions. Sur le nucléaire, avec l'extension de l'usine Melox à Marcoule, productrice de Mox, avec l'autorisation donnée à l'Andra d'exploiter, à Bure, un nouveau laboratoire souterrain d'enfouissement des déchets radioactifs, avec l'abandon du projet de loi sur la transparence nucléaire. Sur les OGM, avec l'autorisation de la mise en culture du maïs Novartis. Sur l'effet de serre, avec de nouvelles aides au diesel aux routiers en 1998, et la relance des autoroutes A87, A89, A19, A48, au détriment du rail et du ferroutage. Et puis il y a eu la réouverture du tunnel du Mont Blanc et les projets d'écotaxes envoyés aux oubliettes de l'histoire. Cinq ans d'accompagnement écologique du social-libéralisme qui laissent à penser que l'écologie et le capitalisme peuvent faire bon ménage. Le ménage sera bon, certes, si l'écologie, confisquée par les appétits de carrières, se fait accommodante jusqu'à démissionner d'elle-même.

Il est temps de le dire nettement : leur écologie n'est pas la nôtre. L'écologie que nous portons, l'écosocialisme, l'écologie sociale, n'oublie pas, d'abord, que l'écologie est incompatible avec le capitalisme. Parce que la micro-rationalité des actionnaires, le profit à court terme qui l'oriente, est incompatible avec la macrorationalité écologique, le principe de précaution, la préservation des écosystèmes, le souci des générations futures. On l'a vu à Toulouse avec AZF, à Bhopal (1), à Seveso (2), on l'a vu avec les farines animales et l'ESB, avec l'Erika, les OGM, le brevetage des gènes, la marchandisation du vivant.

Alors, oui, notre écologie est rouge. Car ceux qui jettent les salariés comme des Kleenex sont les mêmes qui prennent la planète pour une poubelle. TotalFinaElf pollue avec l'Erika et finance les dictatures - comme en Birmanie (lire Rouge du 9 octobre) - qui lui fournissent une main-d'oeuvre quasi gratuite. Les OGM cachent une tentative des multinationationales des semences et des pesticides de contrôler l'alimentation en imposant des semences brevetées. La récente concentration de ce secteur (fusions Cargill-Monsanto, ADM-Novartis...) permet aux firmes géantes de contrôler toute la filière alimentaire, "du gène au supermarché" en passant par le stockage et l'abatage, et en manipulant, sur le marché mondial, les prix des matières premières agricoles, quitte à plonger dans la misère des millions de paysans. Les naufrages de l'Erika et du Prestige, après tant d'autres, ont rappelé à quel point le trafic maritime s'est développé à l'abri de zones de non-droit, avec ces pavillons de complaisance qui sont en même temps des paradis fiscaux, des enfers sociaux et des bombes écologiques. Mais la responsabilité des donneurs d'ordres est bien protégée juridiquement, les grands affréteurs n'ont rien à craindre.

Notre écologie est rouge parce que nous savons et nous affirmons qu'il n'y a pas, aujourd'hui, de pire ennemi de l'écologie que les firmes multinationales et les gouvernements libéraux qui accompagnent la globalisation marchande. C'est ainsi que les Etats-Unis, dirigés par les pétroliers et les nucléocrates, ont dénoncé le protocole de Kyoto qui devait réduire l'émission des gaz à effets de serre.

Une écologie de lutte

Notre écologie est rouge parce que c'est une écologie de lutte, issue des luttes sociales, et qui sait que seules les luttes paient. C'est ce qu'énoncent également les paysans sans terre du Brésil - plus largement, Via campesina -, ceux qui arrachent les plans d'OGM, tous ceux qui n'oublient pas que l'écologie est originellement un patrimoine de luttes autonomes : luttes antinucléaire, de Plogoff (3) à Golfech, luttes pour une agriculture paysanne, pour des transports publics gratuits, pour la souveraineté alimentaire des populations du Sud.

Notre écologie est rouge parce qu'elle n'oublie jamais que ceux qui payent la fracture sociale sont ceux qui payent en priorité la fracture écologique. Ici même, mais surtout dans les pays du Sud (4). Trop longtemps, l'écologie a marché la tête dans les nuages, avec en bandoulière une vague tendance néo-baba-cool. L'écosocialisme part d'une autre méthode, avec l'analyse des conflits de classes pour fil à plomb. C'est pourquoi nous entendons traquer tout ce qui dans l'écologie "verte" participe d'un ethnocentrisme de classe et des prétentions universalistes de la moyenne bourgeoisie urbaine des pays capitalistes. Nous voulons partir d'une autre méthode, pour rendre l'écologie réellement sociale : voir d'abord en quoi telle ou telle production, telle reconversion industrielle modifie l'existence des salariés, des riverains, des usagers les plus populaires. La nouvelle méthode que nous proposons a un souci qui vaut impératif : réimbriquer. Réimbriquer l'économique dans l'écologique, et l'écologique dans le social, c'est-à-dire dans les conflits entre classes. Trop longtemps, l'écologie n'a eu qu'un objet : la conservation de la nature. Nous entendons étendre la liste de ses objets, entre autres, aux rapports de production et aux risques de dégradations que ces rapports en société capitaliste font, ensemble, subir aux écosystèmes et aux groupes sociaux les plus vulnérables.

Pas assez d'une Terre

Trois planètes Terre seraient nécessaires pour que toute la population du globe puisse vivre comme un Français. Une réorganisation d'ensemble du mode de production et de consommation est donc obligatoire, fondée sur des critères extérieurs au marché capitaliste : les besoins réels des populations et la sauvegarde de l'environnement. Cette extension de l'objet de l'écologie et l'impératif de réimbrication qui fonde l'écosocialisme n'avanceront pas sans révolution démocratique. Parce que cela suppose une réappropriation directe par les citoyens et les salariés eux-mêmes des grands choix en matière d'énergie, de localisation et de reconversion des industries polluantes, d'aménagement urbain, de schéma de transports, etc. Pour cela, la généralisation des conférences citoyennes et le renouveau d'une planification autogestionnaire sont nécessaires. Mais il faut aussi que la collectivité se réapproprie le contrôle et la gestion des biens communs de l'humanité, aujourd'hui propriétés privées des actionnaires soumises aux "retours sur investissements" : l'eau, les brevets, les gènes, les ressources énergétiques...

Notre écologie est rouge, enfin, et la question sociale demain sera écologique, tout simplement parce que la vie ne se découpe pas. Et que nous tous, sommes tout à la fois des salariés ou des chômeurs et des usagers des transports, respirant de l'air, et des consommateurs de produits que l'on espère sains, et des buveurs d'eau, en interaction avec les autres espèces vivantes ou avec la couche d'ozone. C'est pour cela que question sociale et question écologique sont si enchevêtrées. Et c'est ainsi qu'emmêlées, l'écologie devenue rouge, la lutte des classes devenue verte participent aujourd'hui à cette extension des domaines de la lutte qui seule peut répondre à l'expansion actuelle des sources du risque.

Willy Pelletier

1. Durant la nuit du 2 au 3 décembre 1984, 40 tonnes de gaz mortels se sont échappés de l'usine de pesticides d'Union Carbide à Bhopal (Inde). On estime que 3 500 à 7 500 personnes sont mortes à cause d'une exposition directe aux gaz. La population de Bhopal vit depuis avec un approvisionnement en eau contaminée et un héritage toxique qui continue à faire des victimes.
2. Le 10 juillet 1976, un réacteur chimique produisant des herbicides dans la ville de Seveso (Lombardie) a explosé. Plus de 37 000 personnes ont subi les conséquences de cette catastrophe.
3. En février 1980, toute une population s'est battue pendant une année contre l'installation d'une centrale nucléaire à côté de la Pointe du Raz, face à l'île de Sein.
4. Voir encart sur la dette écologique.




L'industrie nucléaire

De nombreuses raisons nous font refuser l'industrie nucléaire dans sa globalité.
A l'origine du développement de cette industrie, la logique impérialiste des pays vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale qui consistait à imposer leur domination sur la planète à l'aide de l'arme nucléaire. Le nucléaire civil, source d'électricité, n'a jamais été qu'un prétexte pour produire le plutonium nécessaire à la fabrication de bombes. Ce choix du passé pèse encore sur notre vie quotidienne. Et d'abord sur la vie des 27 000 salariés des boîtes de sous-traitance faisant le sale boulot, c'est-à-dire l'entretien et la maintenance de nos centrales. Cette scandaleuse division sociale du travail, basée sur l'exploitation de salariés précaires, peu informés de leurs droits et des règles de sécurité, n'est possible que dans une société de classes, ne laissant plus de choix aux travailleurs soumis à la pression du chômage.
Cela se retrouve au niveau international : depuis la fermeture du site d'extraction près de Limoges, la France importe 100 % de son uranium, laissant notamment le soin aux Gabonais et aux Nigériens de l'extraire à moindre coût (le prix de l'uranium a été divisé par six en trente ans). Au niveau local, l'implantation des centrales, des centres de retraitement et de stockages des déchets ne peut se faire que dans le cadre d'une société autoritaire exerçant une violence étatique sur les populations. Impérialisme, autoritarisme, domination du Nord sur le Sud, irresponsabilité par rapport aux générations futures, tels sont les ingrédients indispensables au développement de cette funeste industrie. Aux antipodes de la société écosocialiste autogérée et internationaliste que nous voulons construire.

Laurent Grouet

- Pour se faire une idée du désastre environnemental et sanitaire dont l'exploitation des mines d'uranium sont responsables : www.kassdusiecle.com/lodeve.html




Réparer la dette écologique

La dette écologique, qu'est-ce que c'est ? L'idée est simple, bien qu'encore peu popularisée en France. Le développement des pays impérialistes est indissociable des dégradations irréversibles imposées à l'environnement, notamment par le pillage des ressources naturelles des pays dominés. Les pays industrialisés ont ainsi contracté depuis des décennies une forme particulière de dette, la dette écologique, envers les pays du tiers monde.
Les empires coloniaux, les actuels pays du centre capitaliste, se sont constitués par l'exploitation esclavagiste des peuples dominés et la spoliation de leurs ressources naturelles, à commencer par les métaux précieux. Aujourd'hui, l'exploitation continue, même si ses formes ont évolué ; les plans d'ajustement structurels du Fond monétaire international ont remplacés les canons. La répartition planétaire des dégradations environnementales et de leurs conséquences est terriblement inégale.
Une des formes contemporaines de la dette écologique provient de la délocalisation des pollutions. Les déchets de l'industrialisation, surtout les plus toxiques, sont massivement exportés dans le tiers monde. Lawrence Summers, économiste en chef de la Banque mondiale, déclarait en 1991 : "la logique économique selon laquelle on devrait se débarrasser des déchets toxiques dans les pays aux salaires les plus bas est à mon avis irréprochable." La biopiraterie (l'appropriation intellectuelle de la biodiversité du Sud et des connaissances de peuples autochtones sur ces ressources) est une autre forme de dette écologique.
La "dette du carbone" est plus évidente encore : les pays industriels ont cumulé l'essentiel des émissions de carbone (CO2) dans l'atmosphère. Le changement climatique est global. Pour les pays pauvres, c'est un fardeau supplémentaire. Ce sont eux qui subissent les conséquences les plus dramatiques de la pollution, la recrudescence des catastrophes "naturelles", simplement parce qu'ils sont démunis pour y faire face. Les peuples des pays pauvres sont fondés à exiger réparation des atteintes environnementales qu'ils subissent.
A l'initiative d'ONG du Sud, comme Acción ecológica (Equateur), une campagne internationale cherche à faire reconnaître la dette écologique et pour cela la confronte à la dette extérieure et pose la question : qui a une dette envers qui ? En France, des associations comme les Amis de la Terre ou le Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde (CADTM) soutiennent cette campagne. Le FSE y consacre un séminaire le 13 novembre.

Bernard Teissier


Ecologie 100% à gauche n° 8 / n° 7
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